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Merci Valéry Numa pour ce voyage au Chili

Merci Valéry Numa pour ce voyage au Chili

Auteur: Aly Acacia

Source: Le Nouvelliste, 25 septembre 2017

National –

Il est 6:20. Je suggère à Daly Valet et à Bernier Sylvain, en grandes analyses de la conjoncture, de quitter le lobby de l’hôtel pour se diriger vers la salle de projection. (Je me fais souvent prendre, en Haïti, par l’heure annoncée des spectacles qui sont plus des suggestions que des précisions). Un regard a suffi pour me faire comprendre que de la suite de la discussion dépendait le sort de la nation. Je leur ai laissé cette lourde tâche. Moi, je ne voulais rien rater de cette escapade chilienne de l’animateur de “Vision 2000 à l’écoute”. Après le succès de Destination Brésil, il me fallait “Chili à tout prix”.

6:40. Le film était programmé pour 6:30. Valéry reçoit distinctement ses invités à cette grande première. L’intimité a préséance sur la ponctualité. Des hôtesses, tout sourire, efficaces et élégantes, veillent à notre confort. Personnalités politiques d’horizons divers, membres de médias; l’ambiance est conviviale et festive, ce soir les rivalités sont en pause.

7:00. Il pleut. Le visage de Valéry se crispe. Maria s’invite au Chili. Mais le flot des invités ne ralentit pas. La pluie, non plus. Maria vs Valéry. Qui l’emportera ? La censure de dame nature ou la détermination du cinéaste et de son public ?

7:20. La salle est remplie. Les rares sièges vides sont volontairement délaissées par un groupuscule de vedettes de médias qui ont décidé de passer la soirée à placoter, même durant la projection du film. Peut-être qu’ils retransmettaient, en direct. Tout à coup, une valse d’applaudissements, c’est Valéry qui introduit son œuvre. Moment de palpitation et de fierté. Place au cinéma, dans une ville orpheline du 7e art.

Le film documentaire, Chili à tout Prix, ne comporte pas de surprises ni de rebondissements. Et on y vient pas, non plus, pour des performances d’acteurs, comme dans les films de divertissement, hollywoodiens. C’est le cinéma du réel. Je me suis amené, à cette présentation, comme devant mon miroir quand j’ai besoin de confirmer l’état de mon reflet. Un constat, un état des lieux. Ensuite, cette prise de vue, avec le temps constituera pour nous, une mémoire, des archives. Et sans doute, un document de sensibilisation pour les preneurs de décisions, nationaux et internationaux…

Merci Valéry Numa pour ce voyage au Chili
Merci Valéry Numa pour ce voyage au Chili

Le film nous montre que l’Haïtien veut vivre. Il est amoureux fou de la vie. D’ailleurs, il ne peut vivre sans la vie. Ainsi, il part à sa recherche, ne la trouvant plus en Haïti. “Poukisa w pral Chili”, demande l’interviewer “Mwen pral cherche lavi”, répondent-ils unanimement.

La vie est exilée d’Haïti par les élections “malachong”… Exilée par les vendeurs d’œufs dont la boîte en contenait cinq. Les Cinq Œufs. “E dans l’O, kidonk nou tout nan dlo”… Exilée par la corruption… Exilée, parce que deux cent treize ans plus tard, nous ne réussissons pas à nous entendre sur un projet de développement incluant ceux-là qui vont chercher la vie. La vie qui a foutu le camp.

Ce film nous montre un peuple piégé sur sa propre terre. Coincé sur 27 000 km2 , entre l’ici et l’ailleurs. L’absence totale de perspective locale et la lumière à l’horizon par-delà les frontières ou les yeux arrêtent de voir et notre cœur nous monte des rêves. Quitter cette presqu’île, illusion d’une renaissance, d’un nouveau départ. Départ vers où ?
Les destinations changent au gré des conjonctures. USA, Canada, Brésil, Mexique, Chili. Le paradis est une cible mobile. Aujourd’hui, c’est le CHILI , la terre promise. Le pays où coulent le lait et le miel. Lorsque 44 000 Haïtiens atterrissent la même année dans un pays pour grossir l’effectif à 85 000, on ne parle plus de migration mais d’exode.

Depuis une soixantaine d’années pendant lesquelles dure cette hémorragie. Ce film est l’histoire de tous les Haïtiens. Aucun d’entre nous ne peut prétendre ne pas connaître l’exil. Directement ou par le biais d’un proche, nous sommes touchés. Seul l’époque, la manière ou le lieu diffère. Dadou Pasquet est peut-être l’artiste qui décrit le mieux le caractère atemporel de l’exil, dans sa magnifique pièce interprétée avec le Magnum Band, “Libète”.

Chili, terre de possibilités où s’engouffrent d’abord les pays voisins: Pérou, Bolivie, Équateur, Colombie. L’Espagne et d’autres pays d’Europe sont également des fournisseurs de migrants. Avec 6% de chômage, un taux d’inflation de moins de 5% et un PIB de plus de 15 350$ us/habitant, ce pays de 755000 km2 (25 fois plus grand qu’Haïti) est un véritable Eldorado. Si les Haïtiens le courtisent pour émigrer, les Canadiens le voient comme un partenaire fréquentable du point de vue économique et viennent de signer un accord de libre-échange, en août dernier. Mais ce n’est que le plus récent puisque ce pays a conclu, ces dernières années, 25 accords de libre-échange qui le lient à 65 pays.

Pendant ce temps, les “surdoués” qui nous ont gouvernés ces dix dernières années n’ont jamais pensé à renforcer les liens avec ce prospère voisin que le monde entier sollicite. Il est étonnant que des démunis aient la vision plus claire que nos élites politiques, flairant l’opportunité chilienne, bien avant eux. La mission diplomatique haïtienne n’a grossi que sur la pression du nombre croissant des migrants sollicitant des services.

Après le visionnement de “Chili à tout prix”, j’avais le sentiment d’avoir parfaitement compris ma propre histoire de migration datant pourtant de plus de trente ans, dont la motivation était les études. Il y aura toujours les particularités individuelles, le zeste de l’exception. Mais les angoisses, les excitations et les passions resteront génériques. Les grandes épopées d’amour en sont la preuve. Ce ne sont pas les personnages qui font le film mais les sentiments et les émotions qu’ils transmettent. D’ailleurs Valéry nous a avertis, au départ, vous avez le droit de rire ou de pleurer , à votre guise.

L’omniprésence du narrateur, loin de l’agacer, guide le spectateur. Le documentaire devenant un outil pédagogique. Le cinéaste, qui est avant tout un interviewer, s’est gardé d’influencer le déroulement du film, évitant le biais du créateur. Il laisse tout le monde s’exprimer, les a priori se taisant, le film devient l’expression réelle et à cœur ouvert du vécu des personnages. Toutefois, le dosage des images et le rythme du film savamment orchestré ont permis le triomphe de la vérité et ont évité la seule suggestion d’émotions. Chapeau Valéry !

Aly Acacia
Auteur

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