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Haïti vaincra-t-il jamais la corruption?


«Il faut se méfier des puissants qui se lancent aujourd’hui dans la lutte anticorruption. L’opacité du pouvoir des puissants fait qu’ils sont prisonniers de ce qu’ils dénoncent. Quand la critique de la corruption vient du pouvoir, on est devant une farce, une mascarade.»

Propos de l’économiste haïtien Leslie Péan, tenus dans le cadre d’une longue entrevue récemment accordée à Haïti-Observateur, un journal de New York, à l’occasion de la parution de L’Ensauvagement macoute et ses conséquences (1957-1990), le quatrième tome de son entreprise titanesque de décryptage de l’économie politique de la corruption en Haïti. M. Péan participe demain soir à Montréal à une conférence-débat autour de ce que la journaliste Nancy Roc, qui animera la réunion, qualifie de «livre-événement».

Cet ouvrage réfléchit sur la gestion du pouvoir en Haïti en examinant dans le détail les lourds rapports de corruption entre la société haïtienne et la communauté internationale pendant la tyrannie des Duvalier père et fils et de leurs successeurs immédiats. Ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, M. Péan est en quelque sorte un archéologue de la corruption, une corruption qui a commencé, dit-il, avec l’esclavage. «Elle s’installe pour de bon avec le cycle des emprunts étrangers commençant avec celui de 1825, la fameuse dette de l’indépendance.» Arrive en 1957 François Duvalier, qui va jouxter à la corruption classique «un dispositif de répression en créant son propre bras armé, les tontons macoutes».

Le cas d’Haïti, le pays le plus pauvre de l’hémisphère, est aussi tragique que parlant. Le président René Préval, élu début 2006 dans la foulée de l’éviction de Jean-Bertrand Aristide, a décidé de faire de la lutte anticorruption un gros cheval de bataille. M. Péan ne croit guère à ses chances de succès compte tenu de la déliquescence de l’État. «Nous sommes forts en parades et en actions symboliques.» Les commissions et les comités créés pour faire échec à la corruption ne sont jamais «que des instruments politiques pour lutter contre des adversaires, rien d’autre», disait-il à Haïti-Observateur.

Relations sociales

Non seulement financière et mafieuse, la corruption en Haïti, soutient-il, est devenue le régulateur des relations sociales. «La partie la plus destructrice de l’héritage duvaliériste est le système de valeurs qu’il a mis dans les têtes.» Un héritage où la conquête du pouvoir constitue une fin en soi. Selon lui, l’échec de la période post-duvaliériste ne s’explique pas autrement. «La vie dans la rue et la pensée des gens restent encore sous l’influence de la religiosité totalitaire archaïque sur laquelle le duvaliérisme a surfé.»

Comment Haïti peut-il s’en sortir? «Il importe de comprendre que la corruption n’est pas qu’un détail de l’histoire, elle est consubstantielle au pouvoir.» Haïti ne s’en sortira pas sans «briser les silences entretenus autour des combines» et sans se doter d’instruments de lutte capables d’indépendance. Une part considérable de la responsabilité revient à la diaspora, plaide-t-il dans un entretien publié mercredi sur le site Web d’AlterPresse: «Si la diaspora est capable de produire un discours de vérité, sans ironie ni euphémisme, alors les jours du consensus de corruption qui existe en Haïti sont comptés.»

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Guy Taillefer

– La conférence a lieu le 17 novembre à 18h au Complexe Cristina, 6566, rue Jarry Est.

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