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Haïti est-elle condamnée à rester un État failli ?

Les questions reviennent, lancinantes : Haïti est-elle condamnée à rester un Etat failli, déliquescent ? L’ancienne « Perle des Antilles », la plus riche des colonies françaises au XVIIIe siècle, est-elle vouée à demeurer l’une des nations les plus pauvres du globe malgré les dizaines de milliards de dollars d’aide internationale ? Pourquoi l’écart se creuse-t-il, d’année en année, avec la République dominicaine voisine ? L’interminable « transition démocratique » ouverte par la fuite du dictateur Jean-Claude Duvalier, il y a trente ans, a été marquée par une succession de coups d’Etat, d’affrontements violents, de crises et d’interventions étrangères. Le terrible tremblement de terre qui a dévasté Haïti en janvier 2010 et les cyclones récurrents ont aggravé la misère.

La récente interruption du processus électoral et la vacance présidentielle confirment qu’Haïti est loin d’être stabilisée. Cet échec est d’abord celui du personnel politique et des élites haïtiennes, incapables de surmonter leurs divisions et leurs querelles pour engager le pays sur la voie du développement. Il est aussi celui de la communauté internationale, qui maintient depuis plus de dix ans Haïti sous tutelle en une sorte de protectorat qui ne dit pas son nom. Ses représentants les plus influents se sont comportés en acteurs d’un conflit domestique pour le contrôle du pouvoir, marqué par la lutte entre les partisans de la restauration néo-duvaliériste et le camp, divisé, de ceux qui prônent le changement.

Les historiens rappellent les traumatismes de la traite, de l’esclavage et de la naissance de la première république noire en 1804 : le déboisement massif pour faire place aux plantations de canne à sucre, les dévastations qui ont accompagné la révolte victorieuse des esclaves, l’ostracisme imposé par l’Occident esclavagiste, la dette exigée par la France. Au XXe siècle, la « stabilité » a été maintenue par les armes et la terreur : lors de l’occupation par les troupes américaines (1915-1934) puis durant la dictature sanguinaire des Duvalier et de leurs sinistres « tontons macoutes » (1957-1986).

Depuis la chute de la dictature, les Nations unies ont envoyé sept missions, militaires, policières et civiles en Haïti. La dernière, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), est arrivée en 2004 à la suite du deuxième exil de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide. En onze ans, cette mission, formée de militaires, de policiers et de civils, a coûté plus de 8 milliards de dollars. En octobre 2015, la reconduction de son mandat pour un an a été présentée comme la dernière. C’était avant les derniers « soubresauts de la conjoncture ».

Pour créer la Minustah, le Conseil de sécurité de l’ONU a estimé que le conflit haïtien représentait une menace pour la paix et la sécurité internationales. Cette nouvelle intervention, comme les précédentes, était en fait motivée par la crainte d’un déferlement de boat people vers la Floride. Très vite, il est apparu que le mécanisme onusien de prévention des conflits n’était pas adapté à la crise haïtienne. Haïti n’avait pas besoin de chars et de militaires, mais davantage de policiers pour lutter contre les gangs, et surtout de bulldozers et d’ingénieurs pour construire des routes et des ponts.

L’échec de la Minustah

L’échec de la Minustah est un sérieux revers pour l’Amérique latine, qui a fourni le gros des troupes. Pour le Brésil en premier lieu, à qui Washington et Paris ont confié le commandement militaire de la Minustah et qui espérait gagner, par sa présence en Haïti, un siège permanent au Conseil de sécurité. Pour entraîner ses voisins du cône Sud attachés au principe de non-ingérence, Brasilia a développé une nouvelle doctrine de « non-indifférence » et insisté sur le volet social de la mission.

2010, annus horribilis, allait une nouvelle fois rebattre les cartes. Au lendemain du séisme qui a tué plus de 220 000 personnes, dont une partie de l’état-major de la Minustah, et détruit la capitale, les États-Unis ont repris le commandement militaire. L’ancien président Bill Clinton et sa fondation ont pris la tête de la commission de reconstruction. Seule une part infime des milliards de dollars d’aide humanitaire a été gérée par l’État haïtien. Déjà faible avant le séisme, l’État a été remplacé par une kyrielle d’ONG, plus ou moins bien intentionnées et transparentes.

Le slogan lancé par M. Clinton, « Reconstruire mieux », est resté un vœu pieux : le bilan de la reconstruction est mince au regard des milliards promis et des sommes collectées. L’épidémie de choléra introduite en octobre 2010 par des Casques bleus népalais a tué près de 9 000 personnes et a infecté des centaines de milliers d’autres. Malgré les preuves, les Nations unies ont refusé de reconnaître leur responsabilité, contribuant à détériorer un peu plus l’image de la Minustah.

Les élections, organisées fin 2010 malgré les centaines de milliers de morts, de sans-abri et de déplacés, furent l’occasion d’une nouvelle ingérence grossière. Elle a nourri la défiance des Haïtiens et fait bondir l’abstention au second tour, en mars 2011. L’étrange alliance de la secrétaire d’État Hillary Clinton et d’un stratège électoral de la droite espagnole, Antonio Sola, allait porter au pouvoir Michel Martelly, un chanteur vulgaire et misogyne, symbole de la restauration néo-duvaliériste.

Tous les « pays amis », y compris les « latinos progressistes » et l’Union européenne, emmenée par l’Espagne et la France, ont ratifié ce choix et maintenu des relations de connivence avec le président « Tèt Kale ». Pour nombre d’intellectuels haïtiens, cette position n’a fait que confirmer l’incompréhension et le mépris de la communauté internationale pour leur pays.

Jean-Michel Caroit (Saint-Domingue, correspondant) Journaliste au Monde –

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